R. Steiner et l’apiculture

Les conférences sur les abeilles de Rudolf Steiner

Rudolf Steiner avait à son époque fait une série de conférences sur les abeilles où il expliquait déjà quelques concepts de base d’une apiculture respectueuse de l’abeille.

Il disait en substance : dans un premier temps l’élevage artificiel apportera des avantages, bien des choses seront facilitées. Mais à la longue cependant, la cohésion entre les abeilles d’une colonie sera perturbée. Il ajoutait : « qu’en sera-t-il dans 50 ou 80 ans ? » Des énergies qui agissaient jusqu’à présent organiquement sont mécanisées dans l’élevage artificiel. En introduisant un élément mécanique, artificiel, on perturbe ce que la nature a si admirablement élaboré. Entre une reine achetée et les abeilles d’une colonie, il n’y a pas la même affinité profonde que lorsque la reine est celle que la nature a donnée.

L’apiculture selon la « biodynamie »

L’apiculture « biodynamique » n’a pas l’objectif de faire butiner les abeilles exclusivement sur des surfaces biologiques, car les zones de butinage ne sont le plus souvent pas contrôlables. Il ne s’agit donc pas en priorité de produire du miel, de la cire, de la propolis exempts de résidus toxiques, mais plutôt de chercher à restaurer la vitalité de l’abeille. Seule cette apiculture est en mesure de garantir la prospérité et la vitalité des abeilles à long terme.

Selon les directives de la biodynamie, la pratique apicole doit respecter les besoins naturels de l’abeille, et la laisser vivre librement selon sa nature. L’apiculture « biodynamique » permet aux abeilles la construction naturelle de ses rayons, de même l’abeille doit pouvoir se reproduire et se multiplier par l’essaimage naturel.

Il est évident que de nombreux apiculteurs ne peuvent accepter ces directives. Certaines techniques et interventions préconisées par l’apiculture moderne, telles que la sélection de lignées peu essaimeuses, l’élevage artificiel de reines, le remplacement systématique des reines, l’insémination artificielle, sont remises en cause, voire interdites. Beaucoup d’apiculteurs pensent que l’apiculture ne peut être prospère et rentable qu’en utilisant ces techniques. Cependant, de plus en plus d’apiculteurs travaillent selon les directives de la biodynamie. Qu’ils possèdent seulement 5 à 10 ruches, ou encore 300 à 400 ruches, c’est bien la preuve que cette apiculture peut être prospère et rentable.

Tout cela ne signifie pas que l’apiculteur « biodynamique » n’a rien à faire, et qu’il va laisser les abeilles sans intervenir, il a au contraire de nombreuses interventions à prévoir. Le but de ces interventions n’est cependant pas l’obtention d’une récolte maximale, mais avant tout le bien-être des abeilles. Des colonies saines ne manquent pas de faire des récoltes appréciables.

En apiculture biodynamique, l’essaimage naturel est la base de la reproduction. Cela ne signifie pas que l’apiculteur va attendre que les essaims s’accrochent aux arbres alentour. On n’utilise pas toutes les fortes colonies pour former des ruchettes ou pour élever des reines, mais seulement celles qui veulent se reproduire, c’est à dire qui se préparent à l’essaimage.

L’apiculteur laisse les abeilles faire leurs préparatifs d’essaimage jusqu’à un certain point. Cela signifie dans la pratique qu’il doit faire des contrôles réguliers d’essaimage tous les 6 à 9 jours. Lorsqu’il constate que certaines colonies se préparent à essaimer, il ne cherche pas à réprimer cet instinct, mais juste avant le départ de l’essaim, il prélève un essaim artificiel avec la vieille reine. Quant à la souche, elle est laissée telle quelle, ou divisée en plusieurs ruchettes.

Selon les directives de l’apiculture biodynamique, ne sont acceptées que les reines ayant été élevées dans les conditions naturelles (reines d’essaimage ou de remérage naturel). La fièvre d’essaimage permet d’obtenir des cellules de reines utilisables par l’apiculteur. Les reines de sauveté ne sont élevées par la colonie qu’en cas de nécessité pour éviter la disparition de la colonie. L’élevage artificiel ne devrait pas constituer la base de la reproduction, car on élève ainsi des reines de sauveté. Le remplacement d’une reine par une reine issue de l’essaimage est autorisée dans le cadre de la sélection, mais le remplacement systématique des reines est interdit.

Le rejet de l’élevage artificiel ne signifie pas qu’il faut renoncer à la sélection. L’apiculteur a la possibilité de n’utiliser que des cellules provenant de bonnes colonies. Le but de la sélection est de n’utiliser qu’une abeille locale adaptée à l’environnement, à l’exclusion d’abeilles provenant d’autres continents.

La façon de gérer les cires est un aspect important de la conduite des colonies. Les cires doivent être intégralement construites par les abeilles. Les cires naturelles « grandissent » en fonction de la taille de la colonie. L’utilisation d’une grille à reine est exclue.

Les cires gaufrées ne sont autorisées que dans la hausse à miel. C’est un compromis entre l’économie et l’écologie. En tout cas les cires gaufrées doivent être confectionnées à partir de cire naturelle, afin de n’utiliser que de la cire d’une qualité optimale. Dans la cire recyclée s’accumulent de nombreux résidus, sa qualité diminue donc lorsque la cire est recyclée de façon répétée.

Le miel est l’aliment naturel de l’abeille. C’est pourquoi l’apiculteur Demeter doit ajouter au sirop de nourrissage une certaine quantité de miel (au moins 10%). La qualité du sirop est améliorée par l’addition de sel et d’infusion de plantes.

Quelques critiques de la biodynamie 

Seule cette apiculture serait en mesure de garantir et restaurer la prospérité et la vitalité des abeilles à long terme. On peut cependant douter que cet objectif puisse être atteint tant que la pollution généralisée de l’environnement persistera. Comment prétendre restaurer la vitalité des abeilles si elles risquent en permanence d’être intoxiquées par la chimie.

Pour avoir pratiqué pendant des années la méthode consistant à extraire un essaim artificiel avec la vieille reine tel qu’il est préconisé par la biodynamie, je connais le surcroît de travail que cela représente, avec en prime le chaos déclenché dans les colonies. Les biodynamistes parlent du respect de la vie de l’abeille. Mais peut-on parler de respect si on perturber les colonies tous les 6 à 9 jours ?

La formation d’un essaim artificiel avec la vieille reine n’est pas chose simple. Il faut tout d’abord rechercher la reine, puis prélever des abeilles qui l’accompagneront. Il faut alors être sûr qu’aucune jeune reine n’est pas déjà éclose, car si dans l’essaim il y a la vieille reine avec en plus une ou même plusieurs jeunes reines, c’est le chaos assuré, et éventuellement un nouvel essaimage. Ensuite, si l’apiculteur ne dispose que d’un seul rucher, une fois l’essaim en place, de nombreuses ouvrières rejoindront la souche essaimée, et l’essaim affaibli risque d’être une non-valeur.

Quant à la souche dont on a extrait un essaim avec la vieille reine, elle contient de nombreuses cellules royales. Si l’apiculteur n’intervient pas, le départ d’un essaim dit secondaire est quasi certain. Il est alors impératif de ne laisser à la souche qu’une seule cellule royale, avec le risque bien entendu que la reine obtenue ainsi ne soit pas la meilleure souhaitable.

Il est alors préférable de diviser la souche en plusieurs ruchettes contenant chacune plusieurs cellules royales. Il y aura ainsi moins de risques d’essaimage secondaire.

La méthode décrite par les biodynamistes est dépassée, il existe des possibilités de contrôler l’essaimage sans avoir à fouiller dans les colonies tous les 6 à 9 jours, sans devoir rechercher la reine, et surtout, sans risquer un essaimage secondaire de la souche ou même de l’essaim. Ces méthodes respectent davantage la vie de l’abeille, et sont bien moins « interventionnistes ». Elles sont décrites dans mes deux ouvrages : « Méthode écologique d’élevage de reines » et « L’apiculture sans essaimage ».

Par ailleurs il faut noter que dans l’élevage artificiel une jeune reine passe dans plusieurs colonies successivement, alors que dans la nature la reine reste dans la colonie où elles est née. Voilà pourquoi Steiner disait qu’à la longue la cohésion entre une reine introduite par l’apiculteur et les abeilles, ne pourra être aussi bonne que si la reine est celle que la nature a donnée. Le manque d’affinité entre une reine d’élevage artificiel et les abeilles est donc dû à ces transferts successifs, et au remplacement systématique de la reine.

L’introduction systématique d’une reine est préjudiciable à la biologie de l’abeille. Les lois naturelles ne peuvent plus s’exprimer librement. C’est cela que Steiner appelait la « mécanisation de la vie de l’abeille ». les biodynamistes n’acceptent pas l’élevage artificiel des reines, ils n’ont cependant pas cherché à étudier en quoi il est défavorable.

On peut reprocher également à la « méthode biodynamique » qu’elle va multiplier les colonies essaimeuses. Pour les biodynamistes la vitalité des colonies s’exprime par la propension à l’essaimage. La recherche de la productivité et la sélection de colonies peu essaimeuses ne serait pas un but à poursuivre, car ces colonies seraient moins vitales. A mon sens il n’est cependant guère prouvé que les colonies productives, populeuses et peu essaimeuses ne seraient pas « vitales », dans la mesure où la productivité est obtenue par des méthodes respectueuses des abeilles.

J’objecte à cela que la sélection d’abeilles essaimeuses revient à obtenir une abeille sauvage, difficilement contrôlable et peu productive. Il y a là une grave confusion, car « écologique » n’est pas synonyme de « sauvage ». On peut très bien concevoir la recherche d’une abeille écologique, saine, résistante (aux maladies et aux conditions meteo défavorables), peu essaimeuse, et néanmoins productive. J’estime que la biodynamie fait fausse route dans ce domaine. En arboriculture, même biologique, il est évident qu’on recherche la productivité par un ensemble de mesures, notamment la taille des arbres, ce qui ne va pas nuire à leur santé et à leur résistance. Si l’homme devait ne se nourrir que de plantes sauvages, il y a longtemps qu’il aurait disparu de la planète.

Les directives de la biodynamie affirment que le varroa ne doit pas être combattu avec des produits chimiques de synthèse toxiques, mais avec de l’acide formique, de l’acide lactique ou oxalique. Ce serait une évidence pour tous les syndicats écologiques que ces acides sont préférables. Mais ce qui est cependant évident aussi, c’est que ces acides  sont aussi des produits chimiques de synthèse toxiques. Évidemment, en langue allemande l’acide formique est « l’acide des fourmis » (Ameisensäure), l’acide lactique est « l’acide du lait » (Milchsäure), l’acide oxalique est « l’acide de l’Oseille », une plante médicinale (Oxalsäure). Cela passe mieux, car ça fait plus écolo.

Critique de l’élevage artificiel

L’apiculture conventionnelle ne respecte pas la biologie collective de la colonie. On a inculqué à l’apiculteur que, pour être performant, il est obligatoire de donner artificiellement, de l’extérieur, l’impulsion de chaque étape de la reproduction. C’est tout d’abord l’orphelinage de la colonie afin de provoquer l’élevage de reines. C’est ensuite l’introduction des larves destinées à l’élevage royal. Puis c’est la formation de ruchettes de fécondation, et enfin l’introduction des reines dans une colonie à remérer.

Dans la nature l’impulsion de la reproduction part spontanément de la colonie elle-même. Au lieu de laisser la colonie passer par elle-même d’une étape à l’autre, c’est à chaque fois l’apiculteur qui intervient dans la ruche pour donner artificiellement l’impulsion de l’étape suivante. Si ces pratiques sont systématiques, la manipulation de la vie de l’abeille ne peut être compatible à long terme avec sa santé.

Voir aussi les Cahiers des Charges bio

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